V for Valse, un voyage fantas(ti)que

Revue subjective

La maison Aparté vous propose aujourd’hui un Thème et variations autour de la Valse.  Interprétation offerte à un Vassilis Varavaresos truculent, dont le jeu aux arômes pétillants et colorés d’une noble puissance démontre la parfaite compréhension du sujet.

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Amateurs de sensations fortes, un nouveau manège vous attend : plus le temps de tergiverser, attachez vos ceintures !

Avec le Méphisto de Liszt, le tourbillon envoûtant, in medias res, nous invite à la danse. On comprend dès lors que cette scène d’exposition n’est pas là par hasard. Le sujet principal et les différents thèmes sont présentés, le parcours du grand huit musical s’annonce mouvementé ! La valse n’est pas une femme facile, elle ne s’offre pas au premier venu ; alors qu’on croit la deviner au loin, la voilà qui disparaît aussitôt, il va nous falloir faire preuve de patience. Et puis pour une belle histoire d’amour, il nous faut bien du romantisme non ? Un bon cliché vaut mieux que deux tu l’auras. N’imagine-t-on pas Juliette perchée sur son balcon un soir de pleine lune, perdue dans ses pensées et sentiments à l’écoute de la Valse-Caprice de Liszt ? Si.

Après ce premier acte qui suggère la valse plutôt que ne la présente, le Carnaval de Vienne de Schumann fait entrer le mâle dans l’arène, mais un mâle sensible s’il vous plait. Voici le temps du héros et de son triomphe. La forme est plus structurée, plus équilibrée, plus construite, et au milieu de ce carnaval musical, de cette fête majestueuse, les sentiments se dévoilent peu à peu, l’empathie pour les mélodies se fait ressentir et nous aide à comprendre la psychologie de la pièce : derrière ces répétitions parfois martelées, ces accords virulents, cette violence apparente, le romantisme sait se dévoiler, dans toute sa splendeur et dans toute sa fragilité. Vassilis n’est pas Flaubert, mais il y a du bovarysme dans son interprétation.

Le spectacle continue et l’ivresse monte peu à peu, les langues se délient et les thèmes aussi, c’est le temps de poser des questions sans attendre de réponses : et c’est ici justement le rôle interprété par La Valse sentimentale de Tchaïkovski dans ce troisième acte. Le piano est caressé et nous révèle ses sons les plus délicats, les plus intimes aussi, c’est l’âme slave qui s’exprime. Parenthèse enchantée, repos du guerrier. Son réveil se fait en douceur avec la Valse de Scriabine, en écho à Liszt, mais en cherchant à s’étendre, à se développer. Scène de pandiculation sonore (tournure étrange, j’en conviens). Et puis, peu à peu, le chant de l’oiseau se fait entendre, il est tournoyant et son rythme nous ramène à notre idée fixe : dansons !

Le final peut alors commencer et se déroulera en deux temps. D’abord avec le Carnaval de Vienne, feu d’artifice fantasque à la limite du burlesque où le jeu fait littéralement tout valser : sensations garanties ! On cherche à impressionner, on fait le paon devant sa belle, c’est une parade musicale nuptiale. La technique est au service du vertige. On imagine Chaplin dansant, mais en couleur, ou Sisyphe essayant en vain de monter ses notes au plus haut sommet de la portée avant de les voir toutes dégringoler et de recommencer son œuvre, sans jamais se lasser évidemment, car il y a du sens dans cette démarche. Les enfants que nous sommes apprécieront. Enfin, La Valse de Ravel vient nous faire chavirer et conclut ce final en apothéose. Dès les premières notes qui surgissent des graves profondeurs, un danger semble être annoncé, et puis, lorsque la valse se révèle enfin, le piège s’est déjà refermé. Nous sommes pris dans la vague, impossible d’échapper à cette tempête finale, notre destinée ne nous appartient plus. Quel plaisir !

V for Valse est un album de garde à consommer sans modération, dont la sélection enivrante vous mènera à coup sûr à l’ivresse baudelairienne. Si cet album était un film, il s’appellerait V for Vertigo, et s’il était une toile, il aurait été peint par un Renoir fauviste, aucun doute.

Pierre Feuillessizo

NB : Petite pensée émue pour les articulations de Vassilis Varvaresos soumises à rude épreuve lors de cet enregistrement, car lorsque l’on connaît les risques d’hypertrophie de l’homonculus de Penfield, les prudhommes ne sont jamais loin.

 

Ensemble Les Timbres, Couperin – Concerts Royaux

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Les quatre  Concerts Royaux occupent une place singulière dans la production de François Couperin. On sait Louis XIV fervent mélomane, au point qu’il interrompait volontiers ses Conseils des ministres pour quelque séance de danse. Et c’est son amitié sincère pour Lully qui a permis à ce dernier de régner, jusqu’à sa mort accidentelle en 1687, sur la musique à Versailles. (Ainsi, par un curieux paradoxe, c’est un Florentin exilé  qui, en codifiant le grand genre du drame lyrique, a tenu la France à l’écart des exubérances du Baroque italien).

Mais nos Concerts Royaux nous situent au crépuscule du Roi Soleil. C’est en effet en 1714 et 1715 que Couperin les compose, à la demande du Roi qui se les fait jouer les dimanches après-midi. Versailles, désormais sous la coupe de la Maintenon, a connu des heures plus gaies, le Monarque est malade, le Royaume appauvri… Pas étonnant, dès lors, que Couperin nous livre une musique assez sombre, grave et recueillie, mais certes emplie de grandeur et de noblesse.

On sait que Couperin y tenait lui-même la partie de clavecin; il s’est ainsi réservé plusieurs parties parties solistes. Pour le reste, la composition et le nombre de musiciens sont, comme souvent à cette époque, à géométrie variable. Les Concerts Royaux sont parfois joués à trois (violon ou flûte, viole et clavecin).

Dans le disque de l’ensemble Les Timbres, nous avons droit à quelque dix instrumentistes. Cela donne une belle variété d’un numéro à l’autre. Le Prélude du Concert 1 évoque une ample ouverture à la française, là où l’Air Tendre du Concert 2 fait dialoguer la viole et le théorbe, et la Sarabande du Concert 4 enlace tendrement les mélodies de deux flûtes… Parfois, comme dans le Prélude du Concert 3, l’abondance des instruments crée des frottements harmoniques qui réjouiront en priorité les amateurs de phrasés baroques.

En résumé, une belle production des Concerts Royaux, pages attachantes d’un compositeur auquel Ravel se fera un devoir de rendre hommage en son Tombeau de Couperin, c’est dire la qualité de sa production.

Christian EVAIN

ENSEMBLE CASTELKORN & JOSEF ŽÁK Lamentevole Sonates pour violon de Biber, Muffat, Bertali, Schmelzer…

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Lamentevole
Sonates pour violon de Biber, Muffat, Bertali, Schmelzer…
Ensemble Castelkorn Josef Žák, violon & direction

ELOQUENTIA
Sortie le 18 janvier 2018, Distribution Socadisc
Communiqué de presse

Ce disque nous convie à une découverte (en tout cas pour l’auteur de ces lignes) de quelques musiciens baroques des années 1650/1710 en Bohème et Autriche.

L’entreprise est intéressante, car on oublie facilement qu’entre les grands centres musicaux d’Italie et d’Allemagne du Nord, les fastes du Baroque résonnaient aussi dans l’Europe centrale.

Rien d’étonnant à cela, puisque la région ( que Dominique Fernandez, dans La Perle et le Croissant, situe au coeur du monde baroque ), regorge de trésors architecturaux et décoratifs.

Les compositeurs de ce disque ont en commun d’avoir travaillé pour le Prince-Evèque Lichtenstein-Castelkorn, alors installé non loin de Vienne, et assurément mélomane averti.

Certains sont italiens (A.Bertali, A.Poglietti), d’autres autrichiens (H.Biber est le plus connu, J.Schmelzer), l’un (G.Muffat) est français… originaire de Megève. A vérifier s’il a droit à une rue à son nom dans la station !

Le violon règne en maître dans ces pages, généreusement servi par Josef Zak et ses complices. Le cosmopolitisme est au rendez-vous: un tchèque, une française, un chilien et un norvégien composent l’ensemble Castelkorn.

Certaine pages (Sonate de Biber et de Muffat) semblent, par leur virtuosité mélodique et presque contrapuntique, annoncer les oeuvres pour violon seul de Bach.

Souvent, l’influence du goût italien prédomine; on est bien à l’époque de Corelli. Ailleurs (Chaconne de Bertali), les rythmes de la musique « ancienne » s’allient aux harmonies d’un canon, forme en vogue à l’époque (Pachelbel).

Tout cela est fort plaisant à l’écoute, même si l’articulation baroquisante du violon et l’absence de vibrato peuvent lasser (mais c’est la loi des baroqueux ). Qu’on ne s’attende pas à des audaces révolutionnaires chez ces ces compositeurs ; mais l’allant et l’inventivité de leur musique est une antidote à la morosité et, on ne peut que remercier notre ami le Prince-Evèque d’avoir su si bien s’entourer.     

par Christian Evain

Meditations, JJ.Froberger, Julien Wolfs (clavecin).

JULIEN WOLFS – clavecin
Méditation
Johann Jacob Froberger

Avec « Méditation », Julien Wolfs met l’accent sur des pièces majeures inspirées d’épisodes sombres de l’existence de Froberger.
FLORA4016 │UVM distribution │ Sortie le 20 octobre 2017

S’il est un musicien trop souvent méconnu, c’est bien Froberger.

Pourtant, ses seules dates doivent susciter la curiosité du mélomane. Qu’on y songe: sa vie créatrice court de 1640 à 1667. Soit entre les morts du grand Monterverdi et de Frescobaldi (le maître de Froberger à Rome), tous deux disparus en 1643; et la glorieuse année 1685, qui vit naître JS Bach, GF Haendel et D.Scarlatti.

Une période où toutes les audaces harmoniques et rythmiques étaient permises, encouragées, célébrées !

Pour un peu, on penserait ( toute mesure gardée !) à la phrase de Flaubert, placée par M.Yourcenar en exergue  de ses Mémoires d’Hadrien: « les dieux n’étant plus et le Christ n’étant pas encore, il y a eu de Cicéron à Marc-Aurèle un moment unique où l’homme seul a été ».

L’homme Froberger, justement, parlons-en. Sa vie itinérante nous rappelle combien furent féconds les échanges musicaux (et bien sûr picturaux) entre Italie, Allemagne, France, Angleterre, des 17 et 18 siècles. Et il n’hésite pas à composer sur des évènements personnels ou douloureux. Ainsi, la mort dans ses bras de son ami Blanrocher nous vaut des pages poignantes avec, dans les dernières mesures, une note grave répétée, telle un glas. Le tout avec une économie de moyens dans la composition qui impressionne, tant les émotions sont richement rendues.

Ailleurs dans le disque, on pense à l’Italie baroque (Tocatta II), à la mesure française (Fantasia VI) ou au contrepoint allemand – le Cantor tiendra d’ailleurs Froberger en haute estime (Capricio X).

Le clavecin Ruckert de J.Wolfs rend magnifiquement justice à la richesse d’inspiration et à la variété de tons de ces pages. Le son n’est ni clinquant, ni hiératique. Le jeu de l’interprète marie avec bonheur la fantaisie indispensable à cette musique et une élégance de bon aloi.

Dernier point: c’est toujours un régal (surtout pour un pianiste) d’entendre les frottements harmoniques dûs à l’accord en tempérament inégal des instruments de cette époque.

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