Revue subjective

L’harmonium est mort, vive l’harmonium !

Le devoir de mémoire se saisit de ma plume et réveille mon âme révolutionnaire, car cet instrument fauché par l’implacable effet de mode est tombé bien trop tôt dans les oubliettes du temps. Il mérite son panégyrique, alors rendons lui hommage ! Et même si l’album ne nous offre que des duos (parfois duels) avec piano, c’est bien de lui dont il s’agit, sans offense aucune pour le piano dont les vanités n’ont nul besoin d’être caressées.

Sous l’impulsion de Napoléon III le Paris du Second Empire se modernise et s’invente, la capitale veut éblouir le monde et rassembler les élites. Les voies tentaculaires du baron Hausmann ouvrent la ville, les théâtres et grands magasins poussent comme des petits pains, et l’esprit de fête envahit la capitale. Il faut vivre, voir, et écouter en grand ! Mais les parisiens apprécient également une vie plus intime dans laquelle la musique s’exprime et se ressent différemment, une vie plus secrète dans laquelle les musiciens expérimentent des sonorités nouvelles, et c’est dans ce contexte que notre héros apparaît.

A Paris la mode est au salon, et l’on prend plaisir à s’y retrouver entre intellectuels, artistes et amis pour partager des moments musicaux. C’est ici que l’harmonium – ou orgue expressif – reprend souffle, plus habitué à prendre la poussière dans les églises que les devants dans les salons. Par son physique singulier, son timbre nostalgique et sa sonorité étonnante, il attire les yeux et les oreilles. Les musiciens lui composent des œuvres originales pour que cet instrument soit bien plus qu’une simple curiosité.

Cet album s’ouvre avec la Sonate op.61 de Lefébure-Wely qui s’exprime en 3 temps. L’Allegro maestoso nous présente deux personnages aux caractères opposés : un piano confiant, séducteur, parfois même autoritaire, et à ses côtés un harmonium beaucoup plus timide, sentimental sans grande confiance en soi. Pourtant ce sont bien là deux amis qui dialoguent et qui se connaissent depuis longtemps. Parfois ils s’invectivent, mais ils prennent aussi le temps de s’écouter et de se comprendre. L’harmonium n’ose pas encore s’exprimer librement, il préfère accompagner le piano et soutenir sa mélodie, quelques fois même il la reprend pour imiter son mentor et s’imprégner de sa force. Mais à la fin de ce premier acte, le piano se fait plus discret et s’imprègne de douceur pour à son tour honorer son ami, il l’incite même à prendre les devants. Ainsi se termine cet éveil musical très expressif dans lequel le Paris nostalgique se pavane et se romance. L’Andante laisse place à l’harmonium qui peut enfin dévoiler ses sonorités les plus romantiques et les plus sensibles. Le piano tout en nuance offre de délicates arpèges et sait se faire discret quand il le faut, sa subtilité surprend. Un ré majeur d’une profonde émotion. Enfin, le Final Vivace met les deux instruments sur un même pied d’égalité, parité oblige. Ce mouvement est rempli de joie et célèbre la vie dans toute sa splendeur, les amis se sont retrouvés et chantent ensemble. Le temps est à la fête et à l’audace, tous les éléments ne font plus qu’un. Ce dernier acte nous permet également de comprendre les intentions du compositeur qui, sans doute ravi que sa musique soit jouée en salon, y voit déjà une dimension bien plus grande : la salle de concert.

La promenade musicale se poursuit avec le Prélude, fugue et variation, op.18 de Franck dans un univers plus spirituel, où l’âme de Jean-Sébastien Bach parfume le salon. L’harmonium révèle les secrets les plus enfouis, ses sonorités nous bercent de nostalgie. Les thèmes reviennent et se développent comme des chansons, les jeux d’intervalles montants et descendants sur le clavier nous invitent à danser. On se laisse emporter par le rythme et les émotions de cette musique très cinématographique que Michel Legrand devait à coup sûr apprécier. Chaque instrument prend le temps de s’exprimer et de se dévoiler en solitaire (approche poétique), et permet aux deux interprètes de révéler une grandeur intérieure qui enrichit leurs âmes et nous communique le Beau (parallèle harmonieusement inspiré de Kandinsky dans son « Du Spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier »)

Enfin les Six Duos, op.8 de Saint-Saëns viennent terminer le concert pendant que les invités, confortablement installés dans leurs sièges capitonnés, dégustent thé et pâtisseries. La Fantaisia e fuga fait revenir le piano virtuose au devant, à l’image d’un Paris faisant le paon, alors que l’harmonium lutte pour se faire entendre. Le duo redevient duel, mais dans un esprit de progrès : chaque instrument essaie de surprendre l’autre et l’invite à toujours plus d’audace et de liberté. Petite pause spirituelle qui fait écho à Franck avec la Cavatina où l’âme romantique s’exprime pleinement. Le combat reprend de plus bel juste après avec le Choral. Les trois derniers duos, dont le  Finale triomphe en apothéose, gardent cet esprit très parisien, joyeux et animé, et mettent en parallèle la technicité pétillante du piano avec la dimension profonde de l’harmonium. Ces duos sont d’ailleurs dédiés à Lefébure-Wely, ce qui, dans la construction de l’album est pertinent : la boucle est bouclée.

Avec ce premier enregistrement mondial sur instruments historiques, les éditions Hortus nous révèlent un mystère : le Nautilus musical que l’on croyait emporté avec tous ses secrets dans les abysses du temps a refait surface ! Quant aux sceptiques qui auraient du mal à concevoir une association piano et harmonium, par sensibilité d’oreille ou d’esprit, rappelons ces quelques vers écrits par Alfred De Musset dans Namouna lorsqu’il évoque le doux chant de Don Giovanni en duo avec le timbre étonnant de la mandoline.

…on dirait que la chanson caresse
Et couvre de langueur le perfide instrument ;
Tandis que l’air moqueur de l’accompagnement
Tourne en dérision la chanson elle-même
Et semble la railler d’aller si tristement
Tout cela cependant fait un plaisir extrême.

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